Le “pôle” et le siège hyperboréen

Il importe d’examiner maintenant un attribut particulier de l’âge primordial, qui permet de rattacher à celui-ci des représentations historico-géographiques assez précises. Nous avons déjà parlé du symbolisme du «pôle», l’île ou la terre ferme, représentant la stabilité spirituelle opposée à la contingence des eaux et servant de résidence à des hommes transcendants, à des héros et à des immortels, de même que la montagne, l’«altitude» ou la contrée suprême, avec les significations olympiennes qui leur sont associées, s’unirent souvent, dans les traditions antiques, au symbolisme «polaire» , appliqué au centre suprême du monde et donc aussi à l’archétype de toute «domination» au sens supérieur du terme (1). Mais, en dehors de cet aspect symbolique, des données traditionnelles nombreuses et précises mentionnent le nord comme étant l’emplacement d’une île, d’une terre ou d’une montagne, emplacement dont la signification se confond avec celle du lieu du premier âge. Il s’agit donc d’une connaissance ayant une valeur à la fois spirituelle et réelle, du fait qu’elle s’applique à une situation où le symbole et la réalité s’identifièrent, où l’histoire et la supra-histoire, au lieu d’apparaître comme des éléments séparés, transparurent, au contraire, l’une à travers l’autre. C’est là le point précis où l’on peut s’insérer dans les événements conditionnés par le temps.

Selon la tradition, à une époque de la haute préhistoire qui correspond à l’âge d’or ou de l’«être» , l’île ou terre «polaire» symbolique aurait été une région réelle située au septentrion, voisine de l’endroit où se trouve aujourd’hui le pôle arctique. Cette région était habitée par des êtres qui possédaient cette spiritualité non-humaine à laquelle correspondent, nous l’avons vu, les notions de «gloire», d’or, de lumière et de vie et qui fut évoquée plus tard par le symbolisme suggéré précisément par leur siège; ils constituèrent la race qui posséda en propre la tradition ouranienne à l’état pur et «un» et fut la source centrale et la plus directe des formes et des expressions variées que cette tradition revêtit chez d’autres races et d’autres civilisations (2).

Le souvenir de ce siège arctique fait partie des traditions de nombreux peuples, sous la forme soit d’allusions géographiques réelles, soit de symboles de sa fonction et de son sens originel, allusions et symboles souvent transposés – comme on le verra – sur un plan supra-historique, ou bien appliqués à d’autres centres susceptibles d’être considérés comme des reproductions de ce centre originel. C’est pour cette dernière raison que l’on constate souvent des interférences de souvenirs, donc de noms, de mythes et de localisations, où l’oeil exercé peut facilement discerner, toutefois, les éléments constitutifs. Il importe de relever tout particulièrement l’interférence du thème arctique avec le thème atlantique, du mystère du Nord avec le mystère de l’Occident. Le centre principal qui succéda au pôle traditionnel originel aurait été, en effet, atlantique. On sait que pour une raison d’ordre astrophysique correspondant à l’inclinaison de l’axe terrestre, les climats se déplacent selon les époques. Toutefois, d’après la tradition, cette inclinaison se serait d’ailleurs réalisée à un moment déterminé et en vertu d’une syntonie entre un fait physique et un fait métaphysique: comme un désordre de la nature reflétant un fait d’ordre spirituel. Quand Li-tseu (c.V) parle, sous une forme mythique, du géant Kung-Kung qui brise la «colonne du ciel», c’est à cet événement qu’on doit se référer. On trouve même, dans cette tradition, des allusions plus concrètes telles que celle-ci, où l’on constate toutefois des interférences avec des faits correspondant à des bouleversements ultérieurs: «Les piliers du ciel furent brisés. La terre trembla sur ses bases. Au septentrion les cieux descendirent toujours plus bas. Le soleil, la lune et les étoiles changèrent leur cours [c’est-à-dire que leur cours parut changé du fait de la déclinaison survenue]. La terre s’ouvrit et les eaux renfermées dans son sein firent irruption et inondèrent les différents pays. L’homme était révolté contre le ciel et l’univers tomba dans le désordre. Le soleil s’obscurcit. Les planètes changèrent leur cours [selon la perspective déjà indiquée] et la grande harmonie du ciel fut détruite» (3). De toute façon, le gel et la nuit éternelle ne descendirent qu’à un moment déterminé sur la région polaire. L’émigration qui en résulta marqua la fin du premier cycle et l’ouverture du second, le début de la seconde grande ère, le cycle atlantique.

Des textes aryens de l’Inde, comme les Veda et le Mahâbhârata, conservent le souvenir de la région arctique sous forme d’allusions astronomiques et de calendriers, qui ne sont compréhensibles que par rapport à cette région (4). Dans la tradition hindoue, le mot dvîpa, qui signifie textuellement «continent insulaire» est souvent employé, en réalité, pour désigner différents cycles, par transposition temporelle d’une notion spatiale (cycle – île). Or, on trouve dans la doctrine des dvîpa des références significatives au centre arctique, qui se trouvent mélangées toutefois avec d’autres données. La çvetadvîpa, ou «île de la splendeur», que nous avons déjà mentionnée, est localisée dans l’extrême septentrion et l’on parle souvent des Uttarakura comme d’une race originaire du Nord. Mais le çvetadvîpa de même que le kura font partie du jambu-dvîpa, c’est-à-dire du «continent insulaire polaire», qui est le premier des différents dvîpa et, en même temps, leur centre commun. Son souvenir se mêle à celui du saka-dvîpa, situé dans la «mer blanche» ou «mer de lait» , c’est-à-dire dans la mer arctique. Il ne s’y serait pas produit de déviation par rapport à la norme ni à la loi d’en-haut: quatre castes, correspondant à celles dont nous avons déjà parlé, y vénérèrent Vishnu sous sa forme solaire, qui l’apparente à l’Apollon hyperboréen (5). Selon le Kurma-purâna le siège de ce Vishnu solaire, ayant pour signe la «croix polaire», c’est-à-dire la croix gammée ou svastika, coïncide, elle aussi, avec le çveta-dvîpa, dont on dit dans le Padmapurâna, qu’au-delà de tout ce qui est peur et agitation samsârique, il est la résidence des grands ascètes, mahâyogî, et des «fils de Brahman» (équivalents des «hommes transcendants» habitant dans le nord, dont il est question dans la tradition chinoise): ils vivent près de Hari, qui est Vishnu représenté comme «le Blond» ou «le Doré», et près d’un trône symbolique «soutenu par des lions, resplendissant comme le soleil et rayonnant comme le feu». Ce sont des variantes du thème de la «terre du Soleil». Sur le plan doctrinal, on trouve un écho de ce thème dans le fait, déjà mentionné, que la voie du deva-yâna qui, contrairement à celle du retour aux mânes ou aux Mères, conduit à l’immortalité solaire et aux états super-individuels de l’être, fut appelée la voie du nord: en sanskrit, nord, uttara, signifie également la «région la plus élevée» ou «suprême» et l’on appelle uttarâyana, chemin septentrional, le parcours du soleil entre les solstices d’hiver et d’été, qui est précisément une voie «ascendante» (6).

Des souvenirs encore plus précis se conservèrent chez les Aryens de l’Iran. La terre originelle des Aryens, créée par le dieu de lumière, la terre où se trouve la «gloire», où, symboliquement, serait «né» aussi Zarathoustra, où le roi solaire Yima aurait rencontré Ahura Mazda, est une terre de l’extrême septentrion. Et l’on garde le souvenir précis de la congélation. La tradition rapporte que Yima fut averti de l’approche «d’hivers fatals» (7) et qu’à l’instigation du dieu des ténèbres, surgit contre l’Arianem Vaêjô le «serpent de l’hiver». Alors «il y eut dix mois d’hiver et deux d’été», il y eut «le froid pour les eaux, le froid pour la terre, le froid pour la végétation. L’hiver s’y abattit avec ses pires calamités» (8). Dix mois d’hiver et deux d’été: c’est le climat de l’Arctique.

La tradition nordico-scandinave, de caractère fragmentaire, présente divers témoignages confusément mêlés, où l’on peut néanmoins trouver la trace de souvenirs analogues. L’Asgard, la résidence d’or primordiale des Ases, est localisé dans le Mitgard, la «Terre du Milieu». Cette terre mythique fut identifiée à son tour soit au Gardarike, qui est une région presque arctique, soit à l’«île verte» ou «terre verte» qui, bien qu’elle figure dans la cosmologie comme la première terre sortie de l’abîme Ginungagap, n’est peut-être pas sans rapport avec le Groënland – le Grünes Land. Le Groënland, comme son nom même paraît l’indiquer, semble avoir présenté, jusqu’au temps des Goths, une riche végétation et ne pas avoir été encore atteint par la congélation. Jusqu’au début du Moyen Age, l’idée subsista que la région du nord avait été le berceau de certaines races et de certains peuples (9). D’autre part, les récits eddiques relatifs à la lutte des dieux contre le destin, rök, qui finit par frapper leur terre – récits dans lesquels des souvenirs du passé interfèrent avec des thèmes apocalyptiques – peuvent être considérés comme des échos du déclin du premier cycle. Or, on retrouve ici, comme dans le Vendîdâd, le thème d’un terrible hiver. Au déchaînement des natures élémentaires s’ajoute l’obscurcissement du soleil; le Gylfaginning parle de l’épouvantable hiver qui précède la fin, de tempêtes de neige qui empêchent de jouir des bienfaits du soleil. «La mer se lève en tempête et engloutit la terre; l’air devient glacial et le vent accumule des masses de neige» (10).

Dans la tradition chinoise, la région nordique, le pays des «hommes transcendants» s’identifie souvent au pays de la «race aux os mous». A propos d’un empereur de la première dynastie il est question d’une contrée située au nord de la mer du Nord, illimitée, sans intempéries, avec une montagne (Hu-Ling) et une fontaine symboliques, contrée appelée «extrême Nord» et que Mu, autre type impérial, (11) quitta avec beaucoup de regret. Le Tibet conserve pareillement le souvenir de Tshang Chambhala, la mystique «Cité du Nord», la Cité de la «paix», présentée également comme une île où – de même que Zarathoustra de l’aryanem vaêjo -serait «né» le héros Guésar. Et les maîtres des traditions initiatiques tibétaines disent que les «chemins du Nord» conduisent le yogî vers la grande libération (12).

En Amérique, la tradition constante relative aux origines, tradition qu’on retrouve jusqu’au Pacifique et la région des Grands Lacs, parle de la terre sacrée du «Nord lointain», située près des «grandes eaux», d’où seraient venus les ancêtres des Nahua, des Toltèques et des Aztèques. Ainsi que nous l’avons dit, le nom d’Aztlan, qui désigne le plus communément cette terre, implique aussi – comme le çveta-dvîpa hindou – l’idée de blancheur, de terre blanche. Or, les traditions nordiques gardent le souvenir d’une terre habitée par des races gaéliques, voisine du golfe du Saint-Laurent, appelée «Grande Irlande» ou Hvitramamaland, c’est-à-dire «pays des hommes blancs», et les noms de Wabanikis et Abenikis, que les indigènes portent dans ces régions, viennent de Wabeya, qui signifie «blanc» (13). Certaines légendes de l’Amérique centrale mentionnent quatre ancêtres primordiaux de la race Quiché qui cherchent à atteindre Tulla, la région de la lumière. Mais ils n’y trouvent que le gel; le soleil n’y apparaît pas. Alors ils se séparent et passent dans le pays des Quichés (14). Cette Tulla ou Tullan, patrie d’origine des Toltèques, qui en tirèrent probablement leur nom, et appelèrent également Tolla le centre de l’Empire qu’ils fondèrent plus tard sur le plateau du Mexique, représentait aussi la «Terre du Soleil». Celleci, il est vrai, est parfois localisée à l’est de l’Amérique, c’est-à-dire dans l’Atlantique; mais cela est vraisemblablement dû au souvenir d’un siège ultérieur (auquel correspond peut-être plus particulièrement l’Aztlan), qui reprit, pendant un certain temps, la fonction de la Tulla primordiale lorsque le gel se mit à régner et que le soleil disparut (15). Tulla correspond manifestement à la Thulé des Grecs, bien que ce nom, pour des raisons d’analogie, ait servi à désigner également d’autres régions.

Selon les traditions gréco-romaines, Thulé se serait trouvée dans la mer qui porte précisément le nom du dieu de l’âge d’or, Mare Cronium, et correspond à la partie septentrionale de l’Atlantique (16). C’est dans cette même région que des traditions plus tardives situèrent les îles qui, sur le plan du symbolisme et de la supra-histoire, devinrent les îles Fortunées et les îles des Immortels (17), ou l’île Perdue, qui, ainsi que l’écrivait Honorius Augustodumensis au XIIe siècle, «se cache à la vue des hommes, est parfois découverte par hasard, mais devient introuvable dès qu’on la cherche». Thulé se confond donc soit avec le pays légendaire des Hyperboréens, situé dans l’extrême nord (18), d’où les souches achéennes originelles apportèrent l’Apollon delphique, soit avec l’île Ogygie, «nombril de la mer», qui se trouve loin sur le vaste océan (19) et que Plutarque situe en effet au nord de la (Grande) Bretagne, près du lieu arctique où demeure encore, plongé dans le sommeil, Chronos, le roi de l’âge d’or, où le soleil ne disparaît qu’une heure par jour pendant tout un mois et où les ténèbres, durant cette unique heure, ne sont pas épaisses, mais ressemblent à un crépuscule, exactement comme dans l’Arctique (20).

La notion confuse de la nuit claire du nord contribua d’ailleurs à faire concevoir la terre des Hyperboréens comme un lieu de lumière sans fin, dépourvu de ténèbres. Cette représentation et ce souvenir furent si vifs, qu’il en subsista un écho jusque dans la romanité tardive. La terre primordiale ayant été assimilée à la Grande-Bretagne, on dit que Constance Chlore s’avança jusque-là avec ses légions, moins pour y cueillir les lauriers de la gloire militaire, que pour atteindre la terre «plus voisine du ciel et plus sacrée» , pour pouvoir contempler le père des dieux – c’est-àdire Chronos – et pour jouir d’«un jour presque sans nuit», c’est-à-dire pour anticiper ainsi sur la possession de la lumière éternelle propre aux apothéoses impériales (21). Et même lorsque l’âge d’or se projeta dans l’avenir comme l’espérance d’un nouveau saeculum, les réapparitions du symbole nordique ne manquèrent pas. C’est du nord – ab extremis finibus
plagae septentrionalis – qu’il faudra attendre, par exemple, selon Lactance (22), le Prince puissant qui rétablira la justice après la chute de Rome. C’est dans le nord que «renaîtra» le héros tibétain, le mystique et invincible Guésar, pour rétablir un règne de justice et exterminer les usurpateurs (23).

C’est à Shambala, ville sacrée du nord, que naîtra le Kalki-avatara, celui qui mettra fin à l’«âge sombre». C’est l’Apollon hyperboréen, selon Virgile, qui inaugurera un nouvel âge de l’or et des héros sous le signe de Rome (24). Et l’on pourrait multiplier les exemples.

Ayant précisé ces points essentiels, nous ne reviendrons pas sur cette manifestation de la loi de solidarité entre causes physiques et causes spirituelles, dans un domaine où l’on peut pressentir le lien intime unissant ce qui, au sens le plus large, peut s’appeler «chute» – à savoir la déviation d’une race absolument primordiale – et la déclinaison physique de l’axe de la terre, facteur de changements climatiques et de catastrophes périodiques pour les continents. Nous observerons seulement que c’est depuis que la région polaire est devenue déserte, qu’on peut constater cette altération et cette disparition progressives de la tradition originelle qui devaient aboutir à l’âge de fer ou âge obscur, kali-yuga, ou «âge du loup» (Edda), et, à la limite, aux temps modernes proprement dits.

Notes

(1) Cf. GUENON, Le Roi du Monde, cit., cc. III-IV. L’idée d’une montagne magnétique «polaire», située le plus souvent dans une île, a persisté sous des formes et avec des transpositions variées, dans des légendes chinoises, nordico-médiévales et islamiques. Cf. E. TAYLOR, Primitive Culture, London, 1920, v. I, pp. 374-5.

(2) Au sujet de l’origine «polaire» de la vie en général, en tant qu’hypothèse «positive», cf. le remarquable essai de R. QUINTON, Les deux pôles, foyers d’origine (Revue de métaph. et de mon., 1933, no 1). L’hypothèse d’une origine non boréale mais australe, qui est défendue ici, pourrait se relier aux traditions concernant la Lémurie; celles-ci se rattachent à un cycle trop lointain pour pouvoir être examinées ici.

(3) Apud I. DONNELLY, Atlantis, die vorsintflutliche Welt, Essling, 1911, p. 299; M. GRANT, La pensée chinoise, Paris, 1950, pp. 176, 344-346. On peut rappeler que Platon lui-même relie aux catastrophes mythiques, comme celle causée par Phaéton, un «cours changé des astres», c’est-à-dire l’aspect différent de la voûte céleste, dû au déplacement de la terre.

(4) Cf. G.B. TILAK, The Arctic Home in the Veda (A new key to the interpretation of many Vedic texts and legends), Bombay, 1903.

(5) Cf. Vishnu-purâna, lI, 2; 11, 1; lI, 4. Dans le jambu-dvîpa on trouve aussi l’arbre sacré Jambu, dont les fruits font disparaître la vieillesse et confèrent la santé, ainsi que le mont «polaire» en or. M.K. RÔNNKOW, Some remarks on Çvetadvîpa (Bull. orient. School, London, V, p. 253, sqq.); W.E. CLARK, Sakadvîpa and Svetadvîpa (Journ. Amer. Orient. Society, 1919, pp. 209-242).

(6) Dans le rite hindou, le salut d’hommage aux textes traditionnels – anjâli -se fait en se tournant vers le nord (Mânavadharmaçâstra, II, 70) comme en souvenir de l’origine de la sagesse transcendantale qu’ils contiennent. C’est au nord qu’est attribuée au Tibet, de nos jours encore, l’origine d’une tradition spirituelle très lointaine dont les formes magiques Bôn semblent être les derniers restes dégénérescents.

(7) Vendîdâd, II, 20.

(8) Vendîdâd, I, 3-4. On peut trouver d’autres citations en notes dans la traduction de J. DARMESTETER, Avesta, (Sacr. Books of the East, v. IV), p. 5.

(9) Cf. par ex. JORDANES, Hist. Gotor. (Mon. Germ. hist., Auct. ant. V, 1; IV, 25): «Sandza insula quasi of ficina gentium aut certe velut nationium».

(10) Hyndlalied, 44. Gylfjaginning, 51 (il est également question d’un «hiver épouvantable» dans le Vafthrûdhnismâl, 44-45). La représentation eddique du nord comme l’obscur Niflheim, habité par des géants du gel (tout comme l’ayrianem vaêjô congelé put être considéré comme le siège des forces obscures de la contre-création d’Angra Mainyu, qui sont sensées venir du nord pour lutter contre Zarathustra – Vendîdâd, XIX, 1) correspond vraisemblablement à une période où certaines races avaient déjà émigré vers le sud. L’interprétation du mythe eddique des origines n’est pas facile. Dans le gel qui arrête les fleuves du centre originel, clair et ardent, du Muspelsheim – qui «ne peut être foulé par personne qui ne soit de lui» (cf. GOLTHER, Op. cit., p. 512) – et donna ensuite naissance aux géants ennemis des Ases, on peut voir, semble-t-il, le souvenir d’un événement analogue à celui dont il vient d’être question.

(11) LI-TZE, C. V; cfr. c. III.

(12) Cf. DAVID-NEEL, Vie surhumaine de Guésar, cit., pp. LXIII-LX.

(13) Cf. BEAUVOIS, L’Elysée des Mexicains, etc., cit., pp. 271-273, 319.

(14) Cf. REVILLE, Relig. du Mexique, etc., cit., pp. 238-239. Aux quatre ancêtres Quichés correspond probablement l’idée celtique de l’«Ile des quatre Seigneurs» et l’idée extrême-orientale de l’île lointaine de Ku-she, habitée par des hommes transcendants et par quatre Seigneurs (cf. GUENON, Roi du Monde, cit., pp. 71-72). Guénon rappelle la division de l’ancienne Irlande en quatre royaumes, qui reproduit probablement la division propre «à une autre terre beaucoup plus septentrionale aujourd’hui inconnue, peut-être disparue» – et il remarque aussi la présence fréquente en Irlande, de ce qui, chez les Grecs, était l’Omphalos, c’est-à-dire le symbole du «Centre» ou «Pôle». A quoi nous ajouterons que la «pierre noire du destin», qui désignait les rois légitimes et fit partie des objets mystiques apportés en Irlande par la race des Tuatha de Danann venus d’une terre atlantique ou nord-atlantique (cf. SQUIRE, Myth. of anc. Brit. and Irel., cit., p. 34) a essentiellement la même valeur de symbole royal «polaire» dans le double sens de ce mot.

(15) Cf. GUENON, Op. cit., c. X, pp. 75-76 qui fait des observations pénétrantes sur la relation traditionnelle entre Thulé et la représentation de la Grande Ourse, qui se rattache au symbolisme polaire. Cf. aussi BEAUVOIS, La Tulé primitive, berceau des Papuas du nouveau monde (Museon, X, 1891).

(16) PLINE, Hist. nat., IV, 30.

(17) Cf. PLUTARQUE, Delf. Orac., XVIII; PROCOPE, Goth., IV, 20. Selon STRABON (Geogr., I, vi, 2) Thulé se trouvait à six jours de navigation au nord de la (Grande) Bretagne.

(18) Cf. CALLIMAQUE, Hym., IV, 281; PLINE, IV. 89; MARCIANUS CAPEL., VI, 664. Vers le 4^ siècle av. J.C., Hécatéo d’Abdire dit que la Grande-Bretagne fut habitée par les «Hyperboréens»; identifiés aux Protocoles, c’est à eux qu’est attribué le temple préhistorique, déjà mentionné, de Stonehenge (cf. H. HUBERT, Les Celtes, v. 1, p. 247).

(19) Odyss., I, 50; XII, 244. Ici également, en raison du rapport avec le jardin de Zeus et des Hespérides, on relève fréquemment des interférences évidentes avec le souvenir de la résidence atlantique ultérieure.

(20) PLUTARQUE, De facie in orbe lunae, § 26. Plutarque dit qu’au-delà des îles, plus au nord, subsisterait encore la région dans laquelle Chronos, le dieu de l’âge d’or, dort sur un rocher brillant comme l’or même, où des oiseaux lui apportent l’ambroisie. Autres références dans E. BEAUVOIS, L’Elysée transatlantique et l’Eden occidental, «Rev. Hist. relig.», v. VII, 1883, pp. 278-279. Récemment, dans la région des glaces éternelles il semble que les expéditions du Canadien lenessen et des danois Rasmussen, Therkel et Birket-Smith soient arrivés à découvrir, sous les glaciers, des traces archéologiques d’une civilisation bien supérieure à celle des esquimaux; civilisation qui a été baptisée du nom de Thulé, bien qu’il s’agisse sûrement de traces beaucoup plus tardives. Cf. H. WIRTH, Das Geheimnis von Arktis-Atlantis, dans « Die Woche », no 35, 1931.

(21) Cf. EUMENE, Panegir. p. Costant. August., § 7, trad. Landriot-Rochet Autun, 1854, pp. 132-133. BEAUVOIS, Op. cit., pp. 282-283, indique la possibilité qu’Ogygie, si on décompose le mot en deux racines gaéliques: og (jeune et sacré) et iag (île), se réfère à la «Terre sacrée de la jeunesse», à la Tir na mBeo, la «Terre des Vivants» des légendes nordiques, qui à son tour coïncide avec l’Avallon, terre d’origine des Tuatha de Danann.

(22) LACTANCE, Inst., VII, 16, 3. Ces allusions se poursuivent dans la littérature mystique et hermétique ultérieure. En dehors de Boehme, nous citerons G. POSTEL, qui, dans son Compendium Cosmographicum, dit que le «paradis»- transposition mystico-théologique du souvenir de la patrie primordiale – se trouve sous le pôle arctique.

(23) DAVID-NEEL, Op. cit., pp. XLII, LVII, LX. (24) VIRGILE, Eglogues, IV, 5-10, sqq.

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